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Cas pratique d’enquête : comment ne pas se faire tromper par une image

Jean-Philippe Rousseau 0

On ne le dira jamais assez : la certitude est l’un des plus grands ennemis de l’enquêteur, qu’il soit amateur ou professionnel. La certitude nous réconforte, puisqu’elle nous donne l’impression d’avancer et de comprendre, mais elle peut s’avérer être un piège qui vous éloignera de la vérité.

Durant nos journées de recherches intensives, afin de préparer des épisodes de l’émission de “Sur ta rue”, Annie et moi sommes penchés sur les épaves du Saint-Laurent, de la région de la capitale nationale. Beaucoup, mais vraiment beaucoup de stock à fouiller, tant le Saint-Laurent regorge d’histoires et de drames nautiques. 

C’est alors qu’Annie m’envoie une image tirée de Google Maps, alors qu’elle scrutait les berges du Saint-Laurent. Cette image a eu le pouvoir de nous fasciner instantanément. C’est une image aussi furtive qu’incroyable : une épave apparaît au beau milieu du Saint-Laurent, à quelques cinq cents mètres en aval du Pont-de-Québec.

L'épave du Pont-de-Québec
L’épave du Pont-de-Québec – (source : Google Maps)
Gros plan de l'épave du Pont-de-Québec
L’épave en gros plan – (source : Google Maps)

On y distingue clairement des formes rectangulaires qui, de prime abord, nous font penser à une cargaison. Des conteneurs ? Sans doute ! On devine aussi la forme générale du bateau, mais difficile d’en savoir plus, mis-à-part qu’il semble s’agir d’un cargo. 

Mais là encore, l’image n’est pas nette au point d’en avoir des certitudes. Et pour cause !

Que sait-on de cette épave ?

Réflexe naturel, nous commençons par regarder sur la plus importante base de données accessible à tous : Google. “Épave du Pont-de-Québec” et autres mots-clés, tout y passe, mais sans grand résultat.

Vu que l’on est sur Google Maps et que l’on a les coordonnées, nous entamons une recherche selon la localisation 46.748149, -71.280469 (soit 46°44’53.3″N 71°16’49.7″W). Vu qu’aucun résultat ne sort, on enlève de la précision, une décimale à la fois. Sans succès. 

Est-ce une épave non-répertoriée ? Aurait-on affaire à une épave oubliée ? Mais comment est-ce possible ?

Autre réflexe naturel pour nous : fouiller dans les archives de la BAnQ. On ne vous le dira jamais assez, cette base est d’une incroyable richesse et nous a permis de documenter bien des cas.

Le problème, c’est que l’on parle de quelle époque ? Nous n’avons juste qu’une seule image, issue de Google Maps, sans autre précision. La recherche devient très (trop) large et s’annonce donc, assez complexe.

Afin de pouvoir affiner notre recherche, on y va de mots-clés : cargo, porte-conteneurs, navire commercial, voire même paquebot. Parce que même si rien ne nous indique qu’il puisse s’agir d’un paquebot, on pourra au moins écarter cette possibilité avec une quasi-certitude. 

Le S.S. Michalis

Après une première recherche, des noms de bateaux sortent, mais sans localisation précise. Il y a bien un navire qui revient régulièrement, le S.S. Michalis, un cargo grec, dont la coque a été éventrée en novembre 1941 et qui a fini par sombrer dans le fleuve (S.S. pour Steam Ship).

Il s’agissait d’un navire commercial et les informations que l’on peut trouver, nous apprennent qu’il a coulé du côté de la rive-nord du Saint-Laurent, à proximité du Pont-de-Québec. Ça correspond assez bien à notre épave. La question : on aime les vieilles histoires, mais justement, pour un navire coulé en novembre 1941, la cargaison semble un tantinet en trop bonne état.  

Dans un article du Journal de Québec, on y apprend que “La présence du navire avait été découverte par le Service hydrographique du Canada en aval du pont de Québec, en juin 2010, en même temps que 15 autres épaves de moindre envergure.”

Malgré nos questionnements, on pense tout de même être sur une piste, mais ce n’est pas suffisant. De toute façon, que cela soit le S.S. Michalis ou non, il nous apparaît essentiel de confirmer ou d’infirmer l’information. 

La cartographie du Saint-Laurent

On apprend donc que le Service hydrographique du Canada a cartographié le fond du Saint-Laurent assez récemment. Mais où est donc cette fameuse carte ? Peut-on la consulter ? Pourra-t-elle nous dévoiler le nom de cette épave ? 

Une fois sur le site du Service hydrographique du Canada, on y trouve des cartes de navigation, des mises-à-jour, mais rien concernant les épaves. 

Toujours à la recherche de cartes, on tombe sur le site de l’Observatoire global du Saint-Laurent (OGSL), qui regroupe des organisations aussi bien fédérales que provinciales, du milieu académique et communautaire. 

Sur leur site (https://ogsl.ca/infosl/) il existe une carte interactive où l’on peut trouver l’emplacement des épaves. De certaines épaves devrais-je dire.

Carte interactive du l'OGSL
Carte interactive de l’Observatoire global du Saint-Laurent (OGSL)

Ce qui est très intéressant pour nous ici, c’est que l’OGSL utilise également Google Maps avec son outil de localisation. Dont, la fameuse photo de l’épave qui apparaissait “par défaut”, au moment de notre recherche (chose qui n’est plus le cas au moment de la rédaction de cet article). 

Carte interactive de l'OGSL
Position du S.S. Michalis par-rapport à “notre” épave

Le Michalis est bel est bien indiqué, mais à quelque 300 mètres en amont de “notre” épave. Nous nous interrogeons : quelle est la précision de l’indication de cet emplacement ? Quelles sont les chances d’y avoir deux épaves aussi proches l’une de l’autre ? Et si le navire avait “glissé” vers le centre du fleuve ? 

Il est clair que pour nous, il reste encore beaucoup trop de questions. 

Fait intéressant, en cherchant un peu plus sur la position des épaves, on apprend que si de telles cartes sont aussi difficiles à trouver, c’est avant-tout pour ne pas faciliter la tâche des pilleurs d’épaves. Logique. 

Faire appel aux bonnes volontés

Mais nous sommes loin d’être des spécialistes. En particulier lorsque l’on parle d’épaves, de navires et de naufrages. Donnez-nous une base de données et on va faire sortir tout ce qu’il y a de pertinent à y trouver, mais pour le reste, nous n’avons pas d’autre choix que de chercher de l’aide et de l’expertise.

Plus souvent qu’autrement, nous sommes souvent surpris de la grande générosité des personnes que l’on sollicite. Dans des groupes Facebook spécialisés, ou dans des groupes de communautés de villes ou de villages, on croise très souvent des gens qui n’hésitent pas à nous aider, à apporter leurs connaissances et leur expertise. C’est une aide inestimable qui, souvent, permet d’avancer et d’aider par ricochet une famille de victime ou une personne qui nous a demandé de l’aide. 

C’est comme cela que nous avons appris qu’il ne pouvait en aucun cas s’agir du S.S. Michalis, puisque son épave demeure trop profondément dans le Saint-Laurent, pour pouvoir être vue du ciel. 

Quelle était donc cette épave pourtant si visible sur Google Maps, mais tellement absente des bases de données ? 

Replongé dans les archives de la BAnQ, on essaie de retracer tous les navires échoués, coulés, détruits… entre Cap-Rouge et l’Île-d’Orléans. Tout y passe : les petits navires pilotes de 40 pieds qui se retournent, les cargos qui entrent en collision, les navires en difficulté, même les petits voiliers… mais rien ne correspond à notre épave. Rien !

Revenir à la source

À force de brainstormer, de se poser mutuellement des questions et de réfléchir à toutes les possibilités, on vient à parler de l’élément de départ : la photo. 

Et si le problème venait de cette photo et non de notre investigation ? 

De là, nous repensons à nos recherches d’habitations, de localisation d’adresses de suspects ou de victimes, que l’on fait parfois avec Google Street et des bogues que l’on y rencontre parfois : des personnes, des voitures ou des objets qui se retrouvent totalement déformés, méconnaissables, à cause d’un mauvais assemblage de photos. Des gens aux corps étirés, ou des moitiés de véhicules partiellement effacées… l’automatisation des assemblages de millions de clichés, donnent parfois des images qui ressemblent à s’y méprendre, à un tableau d’art abstrait. Vous en avez sans doute déjà vu vous-même. 

Et s’il s’agissait de cela avec notre navire ? 

Rapidement, nous parcourons le cours du Saint-Laurent, pour tenter d’observer d’autres phénomènes étranges, d’autres sortes d’artefacts numériques invraisemblables… et il y en a ! Mais malgré tout, la question demeure : comment être bien certains qu’il ne s’agit pas d’une épave ?

Encore et toujours les archives !

Le lendemain, une réflexion nous vient en tête : c’est quand même dommage qu’à l’instar de Google Street, nous ne puissions pas consulter les archives des photographies d’un même lieu dans Google Maps ! En comparant les clichés de différentes dates, nous aurions pu en avoir le cœur net !

En cherchant cette fois une façon de pouvoir consulter les archives des photos satellites de Google Maps, nous apprenons que la fonction existe sur Google Earth ! Qu’à ne cela ne tienne, téléchargeons Google Earth ! 

Et effectivement, il existe quelque 82 images de l’endroit (au moment de notre recherche), répartis de 2003 à  2019 ! Certaines images ne sont pas exploitables, à cause de la couverture nuageuse, de la réflexion du soleil sur le fleuve, de la faible résolution, ou encore du mouvement de l’eau… par contre, un certain nombre d’entre-elles permettent de confirmer l’évidence : notre fameuse “épave” n’est présente que sur UN seul cliché : celui du 2 septembre 2015, pas un de plus. 

Certainement trop beau pour être vrai, notre épave n’en était pas une, comme le confirme cette image très nette de l’endroit où elle serait supposé se trouver :

La non-épave de Google Maps
Et cette “épave” qui n’est pas là ! (source : Google Maps)

Cela reste un cas intéressant. Quelques spécialistes pourraient nous dire que la réponse, selon eux, était assez évidente, mais pour nous, il était important d’en avoir la certitude. 

Après-tout, un homme disparu depuis 22 ans a pu être retrouvé… grâce à Google Maps (article de la BBC news : https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49677843). Certes, un navire de la taille d’un cargo doit plus difficilement passer inaperçu au milieu du Saint-Laurent, mais encore une fois, il faut se méfier des certitudes. Autant donc s’assurer d’écarter toutes les possibilités. 

Au-delà de l’anecdote, qui nous a tout de même demandé plusieurs heures de recherches, cela démontre aussi qu’il est important de confirmer les informations, les sources, les témoignages… et cela vaut donc aussi pour les clichés photographiques. 

L’important est de ne pas perdre de vue que l’enquête repose beaucoup sur des interprétations et des suppositions. Il faut donc s’accorder le droit à l’erreur et mettre son orgueil de côté. Le domaine de l’enquête reste un apprentissage constant, même pour les plus expérimentés d’entre-nous. La bonne nouvelle, c’est que cela permet aussi de s’améliorer, d’apprendre et de devenir un meilleur enquêteur.  

L’enquête, c’est d’abord et avant-tout beaucoup de doutes et de questionnements, plutôt qu’un monde de certitudes et d’idées préconçues.

 

      • Photo de couverture : le S.S. Michalis, le 21 novembre 1941 à proximité du Pont-de-Québec alors qu’il est en fâcheuse posture, quelques jours avant de sombrer. (source : famille Davie, archives de la ville de Lévis).

 

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